Au royaume de la standardisation, les normes font loi

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Nous sommes au 21e siècle et nous vivons dans l’air du temps. La terre est ronde, le calendrier est grégorien. L’espèce humaine est, grâce au langage, puis aux avancées technologiques et intellectuelles, la plus développée de toutes. Les hommes et les femmes s’agglomèrent dans les cités et les banlieues, se reproduisent, fondent un foyer, et se satisfont d’une progéniture qui fera perdurer leur lignée.

Nous vivons dans l’ère de la normalisation. Une ère où la différence de philosophie, de mode de vie, parfois de religion, d’habillement, relève du malsain. De l’ »anormal ». De l’anomalie. Faites comme Christopher McCandless*, sciez la branche sur laquelle vous êtes assis ; délaissez votre confort citadin et installez-vous à l’orée des monts de l’Alaska, vivez dans un autobus et rassasiez-vous des racines de pommes de terre sauvages. Faites tout ceci et on vous prendra pour un fou. Abstenez-vous de consommer de la chair animale, adoptez une alimentation végétarienne : on vous dira barjot. Non, tenez, faites tout juste ceci : asseyez-vous sur un trottoir pendant quinze minutes, ne faites rien, méditez. Les passants vous prendront pour un attardé.

Selon sa définition la plus répandue – la plus normale -, une norme est « un état habituellement répandu, moyen, considéré le plus souvent comme une règle à suivre ; tout ce qui entre dans une norme est considéré comme « normal », alors que ce qui en sort est « anormal » ». Le danger survient, vous l’aurez compris, lorsqu’ »anormal » devient synonyme de « malsain », et lorsque le « normal » devient la finalité solennelle et absolue.

Vous êtes marocain, vous jouissez de deux bras, de deux jambes, d’un buste, d’un visage et d’un cerveau. Vous êtes musulman, évidemment. Hétérosexuel, cela va de soi. Vous cherchez à décrocher votre diplôme, peut-être à prolonger vos études, et à travailler. Mais oui, vous ne serez pas un délinquant. Dans quelques années, vous vous marierez. Vous ne finirez pas vieille fille ou vieux garçon, bien sûr que non. Votre parcours est tracé à l’avance, et vous n’avez pas choisi votre personnalité. La société l’a fait à votre place. On vous a seulement laissé décider si vous aimiez du poisson ou si vous préfériez des pâtes à la sauce béchamel. On vous a laissé choisir entre passer votre dimanche à préparer les TD ou à regarder la rediffusion d’Arab Idol.

Vous êtes marocain, vous jouissez de deux bras, de deux jambes, d’un buste, d’un visage et d’un cerveau. Vous êtes musulman, évidemment. Hétérosexuel, cela va de soi. (…) Votre parcours est tracé à l’avance, et vous n’avez pas choisi votre personnalité. La société l’a fait à votre place.

Les aléas de la vie feront que vous aurez une grande piscine ou que vous devrez vous payer l’abonnement du club des pharmaciens, que votre cuisine sera équipée du dernier micro-ondes Whirlpool ou d’un four Itimat posé sur des étagères en contreplaqué. Votre liberté s’arrête aux bords de votre biotope. La raison pour laquelle nous sommes dits « normaux » est la prédominance par le nombre. Plus nous sommes nombreux à correspondre à un certain état, plus l’état différent paraît lointain et proscrit. Voyez-donc à quel point il est mesquin de se targuer de son appartenance à un groupe dit « normal », un entassement d’individus dans lequel votre voix est inaudible et vos qualités distinctives ignorées.

Poussons le raisonnement un peu plus loin : les musulmans ne sont pas forcément plus nombreux que les juifs et les chrétiens dans le monde. Ils le sont dans un territoire bien délimité : les pays arabes. Conséquemment, l’obédience juive ou chrétienne est admise lorsque nous côtoyons un occidental. Le marocain « accepte » le français et l’américain chrétien. Il accepte même le juif marocain, à condition qu’il ait grandi dans un pays de l’Occident. En revanche, l’obédience juive d’un marocain ayant grandi sur son territoire est un sacrilège. La norme n’est donc pas figée dans l’espace, ni dans le temps. Elle vous pourchasse où que vous soyez, inlassablement, et vous embaume de la tête jusqu’aux pieds.

L’émancipation de la normalisation compulsive n’est pas chose facile. Mais on ne détourne pas un avion sans monter dedans. On ne change les mentalités qu’en osant imposer le changement de la sienne. Le refus, le mépris, voire l’exclusion sont autant de risques à prendre si nous souhaitons échapper aux engluements de la captivité d’esprit, et laisser enfin s’exprimer notre vrai potentiel.

Cet article n’aspire aucunement à proposer un remède miracle contre la normalisation négative, il se limite à la constater.

*Christopher McCandless : personnage principal du film Into the Wild

Adam Benyachou

Adam Benyachou

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