La toile de la Veuve noire (Part 1)

Tik tik tik tik tik. “Humm, non!” tak tak tak tak tak.

Il faisait froid et tard, à une de ces heures où tous les chats sont gris, à une de ces heures qui rendent tout individu encore debout suspect. Au fond d’un couloir sombre et étroit, on entendait nettement les cliquetis d’un clavier d’ordinateur qui résonnaient dans la clarté du silence, tantôt telle une certitude, tantôt telle une hésitation. Un mince filet de lumière blanche se dégageait comme il le pouvait de sous la porte numéro 36 – numéro de la réussite là-bas, et celui de la folie ici. Sous cette ligne éclatante, une ombre disgracieuse semblait faire les cent pas dans trois mètres carrés avant de s’immobiliser, tassée par le poids de la tourmente.

Tik tik tik tik.tik « Humm, non j’attends encore! » tak tak tak tak tak.

En tenue d’Adam, l’homme était assis devant un écran branché au monde. Et, preuve d’un appétit à toute épreuve, des lambeaux de chair débordaient largement sur le dossier d’une chaise indifférente malgré tout – à vrai écrire ; on n’apercevait même pas le meuble, on le devinait. Cependant, la hideur de son corps contrastait lourdement avec la perfection de ses cheveux : pour un homme bien en scelle sur sa soixantaine, ils étaient soyeux, généreux et aussi noirs que la carapace d’un scorpion sahraoui scintillant sous le soleil -des millions d’années d’évolution, de combinaisons et de sélections, des milliards d’Adams avant lui pour donner ça : un corps laid, en haut duquel s’accrochaient les plus beaux des cheveux. Des fois, Dieu ne fait pas bien les choses !

A le voir de plus près, l’homme n’était pas complètement dénudé, il portait sur un nez de cochon, des lunettes aux verres épais qui rapetissaient davantage ses petits yeux. Ces derniers étaient grands ouverts, le bleu reconnaissable et incitatif d’une page Facebook les attirait comme un aimant. Ils fixaient une fenêtre de discussion instantanée où on distinguait la photo d’une belle jeune brune qui souriait à la vie. Elle était estampillée Abla. En bas, un curseur clignotait d’impatience, haletant comme un chien idiot attendant les mots d’ordre de son maître. Et le maître obéit :

– Abla, cela fait 3 heures que je t’attends, où es-tu?

Il appuya sur la touche Entrée et le message sortit de sa case plate pour s’inscrire dans l’éternité. Toutefois, en se relisant, un regret nouveau le submergea et il décréta aussitôt dans sa sotte lancée, qu’un émoticône amusé et des lettres cupides bien agencées, adouciraient la lecture :

– ☺

– J’ai apporté quelque chose pour toi qui va te faire plaisir.

Il attendit quelques minutes, en vain. La déception le saisit et le désir qui lui avait fait ôter son large accoutrement se dissipa. « Abla serait-elle une allumeuse de plus sur ce foutu Facebook ? Pourtant, elle avait l’air d’être une chaudasse », pensa-t-il avant d’entreprendre de se rhabiller méthodiquement. Soudain, la douce note sonore annonçant la réception d’un message lui parvint à l’oreille. Il se retourna précipitamment et lut :

– J’arrive habibi. Sois patient et prépare-toi parce-que je vais te croquer cru mon cochon. Moi aussi j’ai une surprise pour toi ☺.

Comme l’eût fait un yoyo, l’incontrôlable libidinale pulsion remonta en lui, et rien qu’à la lecture de ces mots, il banda à nouveau et projeta de se masturber. Et il se masturba devant son écran. L’objectif de la manœuvre était de l’empêcher d’éjaculer précocement lorsque sa proie pénétrerait enfin dans cette miteuse chambre de ce miteux motel casablancais, sorti tout droit des entrailles de la vieille médina. Adam actionna le mouvement et la genèse de sa fin prit le départ. À suivre…

Chakouche

Soufiane Chakkouche

Ecrivain et journaliste indépendant

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