La toile de la veuve noire (Part 2)

©DR
Part 1

– Ce porc était plus vicieux qu’une carie, il s’est branlé plusieurs fois avant de mourir. Regardez-moi ça, il a maté des films de cul pendant toute la nuit, dit Brahim en faisant défiler l’historique de connexion, le bras pardessus le corps de la victime.

Adam était toujours nu sur sa chaise, mais à la différence de la veille, en lieu et place des lunettes sur les oreilles, un énorme casque sonore les recouvrait. A priori, le corps ne présentait aucune trace de violence, pas une seule égratignure, mais il était bel et bien raide, les deux bras pendants comme la langue d’un loup assoiffé. Sa moitié basse était assise et sa moitié haute était allongée sur la table ; il donnait l’impression de dormir, enfin, sur ses deux oreilles.

– Un peu de respect pour les morts inspecteur, dit Dalil avec une autorité pas vraiment convaincante. Il n’était pas de bonne humeur ce matin. Non pas qu’il s’était levé du pied gauche, mais il pensait encore aux paroles et gestes de cette adolescente qu’il avait rencontrée dans le tramway en se rendant ici. Aussi loin que pouvait remonter sa mémoire, c’était la première fois de sa vie qu’une personne se levait pour le laisser s’assoir, et ce par égard pour son âge. Nul doute dans sa boîte crânienne : « c’est à partir de ce jour qu’il va falloir se considérer comme un homme vieux, et non comme un homme mûr », il est des choses sur cette terre qui ne trompent point. L’inspecteur soupira un bon coup, puis poursuivit sur le même ton exacerbé :

– Et faites attention à votre cravate si vous ne voulez pas être mêlé à ce meurtre, vous ne voyez donc pas qu’elle touche le corps.

– C’est un peu tôt pour crier au meurtre inspecteur ! Vous ne voyez donc pas qu’on n’a encore aucun indice dans ce sens. Il n’y a aucune trace d’effraction ; et le réceptionniste est formel : la victime est restée seule dans sa chambre durant toute la nuit, rétorqua Brahim en balançant sa cravate sur son épaule, sourire moqueur aux lèvres. Peut-être que le cœur de ce gros lard a fini par s’arrêter net à force de branlette, ajouta-t-il en ponctuant sa pauvre rime d’un mime obscène ; ce qui ne manqua pas de faire ricaner, sous le calot de leurs combinaisons blanches qui leur donnaient des airs de vieux cygnes, les trois techniciens de la police scientifique présents sur les lieux.

Toutefois, ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces. Certes, il arrivait souvent à Dalil de proférer ou de penser des pensées que seuls lui et sa petite voix pouvaient comprendre, mais jamais, au grand jamais, lorsque cela avait un rapport avec la chose du meurtre.

– C’est un assassinat, et sa preuve se trouve forcément dans cet écran. Poussez-vous, dit Dalil en poussant la voix vers une note plus grave. Il se saisit de la souris sans fil et, l’unique chaise de la pièce étant occupée par la mort, il se mit à genoux à hauteur du cadavre.

– Si notre victime a passé la nuit à mater des films de cul comme vous dites si joliment, elle l’a aussi passée à discuter avec quelqu’un sur Facebook, ou plutôt avec quelqu’une, poursuivit-il en sortant de la barre des tâches, comme par magie, la fenêtre de discussion entre Adam et Abla, un échange qui allait conforter sa thèse et confronter le vice à sa raison. Il commença par le commencement :

– Abla, cela fait 3 heures que je t’attends, où es tu?

– ☺

– J’ai apporté quelque chose pour toi qui va te faire plaisir.

– J’arrive habibi. Sois patient et prépare-toi parce-que je vais te croquer cru mon cochon. Moi aussi j’ai une surprise pour toi ☺.

– Désolé habibi, mon mari vient de m’appeler pour me dire qu’il rentre de voyage ce soir. Je ne peux pas venir cette fois. Mais on a encore un peu de temps devant nous avant son arrivée. Punis-moi, je suis à toi.

Dalil déroula rapidement la discussion jusqu’à la fin et lut :

– Oui encore, encore, t’arrêtes pas, Ahhhhhh ça vient ma salooooppe, ça viennnnt, ahhhhhhh

– Ca t’a plu mon cochon ?

– Oui, mais il faut que je te baise de vrai.

– Chaque chose en son temps. Tu as amené avec toi le casque que je t’ai demandé ?

– Oui.

– Mets-le maintenant et écoute le son que je t’ai envoyé sur ta boite mail. Ca va te redonner envie de moi très vite, c’est mieux que du Viagra, c’est M O R T E L.

– Tu veux remettre ça ma cochonne. Ok, donne-moi une minute, je lave le serpent et je reviens.

En un geste rapide et exact, sans attendre l’aval de quiconque, l’inspecteur tira de sa main nue, l’ordinateur vers lui.

– Mais vous êtes fou, on n’a toujours pas relevé les empreintes sur cet ordinateur, vous allez détruire le seul indice qu’on possède, s’écria Brahim en se tournant machinalement vers les vieux cygnes, signe qu’il les prît à témoin.

– On n’a plus besoin des empreintes, inspecteur, on a l’assassin ; il ne nous reste plus qu’à le cueillir. Peut-être qu’il n’est pas encore certain de la mort de sa victime, je vais entrer en contact avec lui en me faisant passer pour euh ! Comment s’appelle-t-il déjà ? Adam. Quant à vous, inspecteur, appelez le commissariat et demandez des informations concernant une certaine Abla Ait Milk, même si je doute fort que cela nous mène à quelque chose, il faut être cancre pour utiliser son vrai profil dans le but de commettre un meurtre d’un genre nouveau. Et pour couper court à toute protestation, Dalil se mit à tapoter gauchement sur le clavier, mais le verbe n’en fut pas moins correct :

– Bonjour Abla. Je suis désolé pour hier, je me suis endormi devant mon ordinateur. Tu es là ?

Brahim s’exécuta dans une résignation bourrée de colère. Néanmoins, en guise d’une petite vengeance en totale harmonie avec son mètre soixante neuf, il profita de son coup de fil pour dénoncer cette grave violation procédurale de la part de son collègue.

Dalil fit fi de la félonie. Ses genoux commençaient à lui donner un mal de chien. Il se remit sur ces longues jambes adroitement arquées, puis attendit la réponse à son message.

Trois minutes s’écoulèrent dans un temps suspendu au suspense, comme l’étaient les dix yeux à l’écran, mais pas le moindre retour. Un balbutiement de réjouissance fit son apparition sur la face au bouc de Brahim. Et pour cause, si l’initiative de Dalil s’avérait infructueuse, il aurait détruit un indice précieux, et cela était synonyme d’un bon blâme, voire d’une retraite anticipée. Brahim se mit à rêver du départ de son collègue et l’arrivée d’une ravissante jeune femme fraîchement débarquée de l’école de police, à l’image des séries américaines dont il était féru. Hélas ! Son rêve demeura rêve, car Dalil insista et l’inconnue se manifesta :

– J’ai passé une très bonne soirée avec toi hier ☺.

– Vous n’êtes pas Adam. Adam est mort.

– Mdr. Ca y est hbiba, tu as tellement marre de moi que tu préfères me voir mort. Ou peut-être que je t’ai trop fatigué hier ☺.

– Arrêtez inspecteur, vous êtes ridicule !

Le mot inspecteur fit jeter dans la pièce un bref silence assourdissant. Et, le temps de croire leurs yeux, tous se mirent à la recherche d’une caméra miniature. Tous sauf un, le plus grand des cygnes s’était approché de la machine, le front presque collé à l’écran. Dalil le remarqua et lui demanda :

– Quelque chose t’intrigue, mon fils ?

– Affirmatif, inspecteur. C’est curieux, quand la dénommée Abla vous répond, on ne voit pas les petits points qui indiquent qu’elle est entrain d’écrire. C’est comme si elle écrivait sa phrase en une seule touche, ou qu’elle a recours à un système d’écriture qui utilise la reconnaissance vocale, mais d’après ce que je sais, les ingénieurs de Facebook n’ont toujours pas installé une telle application sur leur réseau social, répondit le technicien après avoir ôté son masque, découvrant un visage aux traits juvéniles.

A peine sa judicieuse observation finie, un autre message tomba sans annonce :

– Faites sortir vos 4 collègues inspecteur, autrement cette conversation va prendre fin, et je vais disparaitre à jamais.

– Tenez, c’est ce que je vous disais, vous avez vu inspecteur, s’affola le jeune cygne.

« Plus de place au doute, l’inconnue a un corps ailleurs et un œil ici. Sinon, comment a-t-elle fait pour nous dénombrer ? », pensèrent les poulets et les cygnes à l’unisson.

Dalil n’hésita pas un instant, il fallait coûte que coûte mener cette interrogatoire virtuelle jusqu’au bout, au risque de ne jamais se remettre de l’incompréhension. Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et d’un mouvement horizontal de la tête, indiqua la sortie à ses compagnons. Ces derniers prirent la porte qu’il referma avant de retourner à son affaire. Il s’appuya d’une main sur son genou ; et de l’autre, il écrit en ne mettant à contribution que ses deux index :

– Comme vous pouvez le constater, il n’y a plus que vous et moi dans cette pièce. Ou est-ce que je dois faire sortir Adam aussi ?

– Non, lui, il ne leur appartient plus, il m’appartient, il nous appartient.

– Alors, maintenant qu’on est entre nous, faisons une vraie connaissance. Je suis l’inspecteur Dalil. Mais ça, je pense que vous le savez déjà.

– Effectivement, je sais qui vous êtes.

– Et vous, vous êtes la femme sur la photo ?

– Bien sûr que non. La femme sur la photo est morte dans un accident de voiture il y a tout juste 8 jours. D’ailleurs, votre collègue Brahim va vous appeler dans exactement 12 minutes pour vous le dire.

– Vous êtes donc médium, intéressant. C’est quoi votre vrai prénom si vous n’êtes pas Abla?

– Sophia.

– Enchanté. Sophia est un très joli prénom, c’est mieux que Abla.

– Merci. Mais un peu de respect pour les morts, inspecteur ☺.

– Vous nous espionnez Sophia?

– Oui ! Mais pas comme vous le pensez.

– Où est-ce que vous êtes maintenant ?

– A côté de vous, je vous effleure.

Dalil sentit un souffle froid lui caresser la nuque, mais il mit cela sur le dos du domaine psychologique et s’appliqua à l’oublier.

– Vous avez quel âge ?

– Je n’ai pas d’âge. J’ai un début et aucune fin.

– Donnez-moi le début et je calculerai moi-même votre âge.

– Le vendredi 13 novembre 2015.

– Qu’est ce qui s’est passé à cette date ?

– Je suis née.

– Vous écrivez bien pour un bébé de 40 jours.

– Je vous le répète, inspecteur, je n’ai pas d’âge, j’ai un début mais aucune fin.

– Si vous n’êtes pas la femme sur la photo et que vous n’avez pas d’âge, pouvez-vous vous décrire ?

– Comment décrire la mort. Vous le pouvez, vous ?

Agacé par ce délire, Dalil durcit la joute verbale :

– Prouvez-le !!!

– Vous êtes en colère à cause de l’épisode de ce matin avec cette adolescente dans le tramway.

Un fort séisme traversa le cerveau de l’enquêteur. Cette fois, la probabilité pour que la vaticination de cette personne ou cette chose fût le fruit de la coïncidence était de l’ordre de 0, nombre de l’absolue certitude. Le coup de fil qui suivit fit grimper à 9 la magnitude sur l’échelle de Richter. À suivre…

Chakouche

Soufiane Chakkouche

Ecrivain et journaliste indépendant

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