Le terrorisme blanc

Le terroriste norvégien Anders Behring Breivik souillant la mémoire de ses 77 victimes lors de son procès.
Le terroriste norvégien Anders Behring Breivik souillant la mémoire de ses 77 victimes lors de son procès.
©DR

Non non ! ce n’est pas un poisson d’avril lève-tôt ou un chat noir à l’œil louche croisé sous une échelle ! ou encore un mauvais œil jeté par ma cousine germaine dont je devine sur les prunelles la gratuite jalousie. Pour la première fois dans l’histoire du court livre de mes piètres écrits, le syndrome de la page blanche s’est immiscé entre les lignes, forçant les lettres à dissimuler leur sale gueule, bouleversant mes croyances, torpillant ma confiance, m’empêchant de dépunaiser à nouveau mes ailes en papier, me frustrant jusqu’à la limite du supportable. Toutefois, sentant la folie se frayer un chemin vers mon esprit, j’ai décidé de passer à l’offensive, le clavier comme arme et l’écran comme viseur, bien décidé à faire le maximum de victimes innocentes. Ma stratégie est triviale mais redoutablement efficace : afin de faire diversion à la page blanche et la souiller ainsi de mon encre rouge sang, je vais faire une diversion haute en couleur avant de retomber sur mes pattes blanches et velues. Alors autant écrire, commençons par l’orange, cette teinte que je tenais jadis en estime, et qui, depuis peu, hante mes nuits !

Mais quelle mouche crétine, couleur clémentine, a piqué les Amerloques ? Comment ce peuple a-t-il pu déposer volontairement son avenir entre les petites mains d’un homme qui dit, pis, qui pense, je cite : « Le concept du réchauffement climatique a été créé par et pour les Chinois pour affaiblir l’industrie américaine. » Et surtout « Vous les femmes » comme chanterait l’autre, vous les filles de l’Oncle Sam qui ont craché sur la main tendue par l’Histoire en votant massivement contre une des leurs ; éternelle première dame et presque première femme Présidente du plus « démocrate » des pays. Mais presque n’est pas être. En effet, 42 % d’entre elles ont dit oui à l’homme orange bien que ce dernier préconise aux hommes, je cite encore : « Vous devez les traiter comme de la merde. » Mais bon ! Passons, j’y reviendrai plus en détail – vu que le diable est dans les détails – dans ma prochaine chronique, ici ou ailleurs, promis. Et puis, je n’ai aucunement envie de dégobiller sur mon ordinateur comme cela m’était déjà arrivé en traitant un sujet pourri. Ohhh que non ! je ne vomirai pas aujourd’hui, pas le lendemain du 8 mars au matin duquel un chauffeur de taxi rbati m’avoua qu’il ne prenait jamais les femmes à bord de son véhicule !

Dès que j’eus entendu les mots clés « attaque » et « troubles mentaux », je compris inconsciemment qu’il s’agissait d’un acte terroriste impliquant un blanc, du moins un non musulman.

Diversion accomplie, revenons donc à nos moutons à la laine blanche. Au lendemain de « la journée de la femme », une information au contenu tristement redondant s’introduisit chez moi : « Un homme de 36 ans souffrant de troubles mentaux a blessé 9 personnes dans une attaque à la hache à la gare de Düsseldorf. » Dès que j’eus entendu les mots clés « attaque » et « troubles mentaux », je compris inconsciemment qu’il s’agissait d’un acte terroriste impliquant un blanc, du moins un non musulman. Quelques heures plus tard, l’infligeant verdict tomba, il s’agissait d’un homme d’ex-Yougoslavie. Alors, folle de rage, ma mémoire se précipita sur ses archives en chair, puis renchérit : « Souviens-toi Seigneur ! À peine un mois plus tôt, un Allemand souffrant de problèmes psychiatriques, avait foncé au volant de sa voiture sur des piétons à Heidelberg, faisant 1 mort et 2 blessés. Là aussi, le mot terroriste fut soigneusement esquivé alors que le mode opératoire était semblable à celui des terroristes dits islamistes. » Ma mémoire souffla un instant. J’en profitai pour lui prodiguer 2 conseils : éviter les phrases longues et utiliser le présent de l’indicatif, car cela est moins contraignant. Elle fit fi de mes sages recommandations et poursuivit : « Bien plus flagrant encore. Quelques jours plus en amont sur l’ennuyeux axe du temps, le 30 janvier, les médias faisaient écho d’un attentat perpétré dans une mosquée au Québec, 6 personnes y avaient laissé la vie. Au départ, on évoquait 2 terroristes dont un jeune marocain. En fait, et comme souvent lorsque la presse se presse, ce fut une grossière erreur. En effet, l’étudiant Mohamed Belkhadir n’avait rien à voir avec cet attentat, bien au contraire, il en était le héros. Mohamed était le premier à pénétrer dans la mosquée pour apporter les premiers soins aux blessés gémissants. Le vrai terroriste, lui, s’appelait Alexandre Bissonnette, un Canadien de « souche » qui s’était rendu à la police de son chef. Mais là où le bât blesse, est que le mot terroriste s’effaçait peu à peu des papiers qui suivirent ce fait ; se métamorphosant ainsi en torchons et leurs auteurs en folliculaires. Toutefois, saluons les mots du Premier ministre canadien, Justin Trudeau qui n’eut aucun mal à qualifier cet acte « d’attaque terroriste. » Hélas ! Le verbe demeura vent, car sur le papier, Alexandre fut inculpé par le tribunal québécois pour 11 chefs d’accusation, 6 pour meurtre par préméditation et 5 pour tentative de meurtre, mais aucun ne fut lié au terrorisme ».

Je remerciai hypocritement ma mémoire pour ces précisions et son sens de l’équité, avant de lui conseiller de se convertir au journalisme. Là encore, elle balaya ma suggestion d’un coup de neurone et tint à me rappeler l’histoire d’Andreas Lubitz, ce copilote de l’avion de Germanwings qui avait volontairement crashé l’appareil dans les Alpes, le 24 mars 2015, causant la mort de quelques 150 personnes. La presse l’avait qualifié de déséquilibré mental ayant des problèmes avec sa copine. L’impertinente mémoire ne s’arrêta pas là. La bougresse m’exhuma, alors que je n’étais même pas encore né, le lointain souvenir de l’assassinat de Kennedy, commis par un certain Lee Harvey Oswald, décrit par ceux qui décident comme un solitaire déséquilibré. Un déséquilibré capable de se déjouer des services de sécurité de l’homme le plus influant au monde, Omar le fou/Omar le sage l’appelle « un génie. Un génie du mal. »

Soit. Par méfiance, je partis tout de même vérifier tout cela via ma mémoire virtuelle : internet. Et là, stupéfaction ; les petites cellules avaient entièrement raison. Aussi loin que l’on remonte dans l’Histoire écrite par les vainqueurs lettrés, la presse n’associe que très rarement le mot terroriste à une personne blonde aux yeux bleus, sauf lorsque cette dernière est de confession musulmane (cas des Tchétchènes) ou convertie à l’islam. On y trouve des désignations tels que : le tireur, le déséquilibré, l’auteur de la fusillade, l’assaillant, l’assassin, le responsable de la tuerie, l’étudiant connu pour avoir des idées nationalistes, le néo-nazi… Des écrits où les journalistes semblaient fuir le mot « terroriste » comme la peste. Alors, pris de panique intellectuelle, j’usai de la dernière piste d’espoir en ma possession : peut-être que c’est bibi qui se goure depuis toujours sur la définition exacte du mot Terroriste. De ce pas, je saisis mon vieux « petit » Larousse. Heu ! Terreur, terroir, terrorisme, terroriste, nous y voilà. Je lus : « adj.n. Qui participe à un acte de terrorisme. » J’escaladai du regard la page en m’accrochant aux reliefs des lettres, et lus : « Terrorisme : n.m. Ensemble d’actes de violence commis par une organisation ou un individu pour créer un climat d’insécurité. » Alors non ! mille et une fois non ! Tant que les descendants de Pierre Larousse n’auraient pas ajouté à cette définition : « …commis par une organisation musulmane ou un individu criant Allah Ouakbar… », je ne participerai pas à ce terrorisme de l’information, parce que la terreur n’a pas de religion ni de couleur, elle est incolore et sent la poudre ; elle est propre à l’homme depuis que l’homme est bipède, et bien au-delà. À partir de là, en agissant de la sorte, vous journalistes, une « race » à laquelle j’appartiens et dont je me lave désormais les mains après pareille trouvaille, vous ne faites qu’attiser le feu de la haine et dilater le schisme entre musulmans et chrétiens, frères d’espèce. Je continuerai à m’opposer à ces dangereuses dérives linguistiques au nom de l’impartialité, selon l’enseignement de mes maîtres. Je m’y opposerai avec votre propre bouclier, par le pouvoir des mots, jusqu’à ma dernière goutte d’encre, jusqu’à ma dernière égoutture de sang. Vous voilà prévenus. À bon entendeur, salaaaamoualikoum.

NB : J’informe toutes celles et tous ceux qui me demandent des nouvelles d’Omar après sa disparition lors de la COP22 (lire chronique : Yes, we can), qu’il est bel et bien de retour et en bonne santé, quoiqu’amaigri et un brun plus silencieux !

Chakouche

Soufiane Chakkouche

Ecrivain et journaliste indépendant

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